Tribune de Gaël Giraud : « Saisir l’opportunité de l’adaptation aux changements climatiques »

Tribune de Gaël Giraud, Chef économiste de l’Agence Français de Développement, Économiste, statisticien et expert climat : « Saisir l’opportunité de l’adaptation aux changements climatiques ».

Gaël Giraud animera ce jeudi 19 octobre une conférence sur les conséquences économiques et sociétales du changement climatique en Tunisie « Quand seuls les palmiers dattiers pousseront au Nord de Tunis » à 14h30 à l’ENA en présence de M. Afif Chelbi et Mme Raoudha Gafrej.

Si rien n’est fait pour limiter les émissions de gaz à effets de serre, en 2100, l’été à Tunis ressemblera à celui d’Erbil en Irak avec des températures moyennes saisonnières atteignant les 36°C contre 31°C actuellement. C’est ce que prévoit une étude publiée cet été par l’ONG Climate Central et l’Organisation météorologique mondiale.

L’augmentation des températures et des extrêmes chauds est déjà observable. Selon les données de l’Institut national météorologique, les événements de sécheresse sont plus longs, plus fréquents et plus intenses, en particulier dans le Sud de la Tunisie. Les espaces côtiers, eux aussi, sont particulièrement vulnérables à l’érosion marine et à la salinisation des sols qui diminuent les ressources en eau disponibles et provoquent la destruction de la faune et de la flore.

Ces dérèglements vont impacter fortement l’économie. Selon le Ministère de l’agriculture tunisien, le produit intérieur brut issu des revenus agricoles pourrait diminuer de 5 à 10% en 2030. La production des oliveraies, source de revenus pour environ un million de Tunisiens, pourrait diminuer de moitié. Le secteur du tourisme ferait lui aussi les frais de ces dérèglements avec une dégradation des activités sur le front de mer notamment. Sur l’île de Djerba, les grands complexes hôteliers voient déjà l’étendue de leurs plages se réduire. Dans ces deux secteurs, agricole et touristique, 36.000 emplois seraient directement menacés.

Le gouvernement tunisien a pris toute la mesure du problème et s’est fixé lors de la COP21 un objectif ambitieux de baisser de 41% son intensité carbone d’ici 2030, par rapport à 2010 . Des mesures ont été prises pour augmenter l’efficacité énergétique des installations et réduire la dépendance énergétique de la Tunisie. Ainsi, un plan solaire a été lancé pour promouvoir la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité.

Néanmoins, quels que soient les efforts déployés pour réduire les émissions, cela ne suffira pas. En effet, la Tunisie ne pourra pas se soustraire aux répercussions du changement climatique provoqué par la hausse des émissions au niveau mondial. Pour minimiser les impacts négatifs des phénomènes climatiques, qui affecteront d’abord les plus pauvres, il faut donc investir dans l’adaptation aux effets du changement climatique. Les projets identifiés par le gouvernement tunisien ne manquent pas : mettre en place un système de veille climatique et d’alerte précoce, lancer un mécanisme d’assurance contre les aléas climatiques, protéger les zones touristiques contre l’avancée de la mer, optimiser la gestion des ressources en eau ou encore conserver et protéger le patrimoine génétique local pour adapter les cultures aux changements climatiques. La question de l’aménagement du territoire sera également centrale pour repenser le modèle des villes tunisiennes fondé aujourd’hui sur l’étalement urbain.

Il importe de saisir l’opportunité de l’adaptation pour développer des solutions innovantes. Cela implique notamment de privilégier la recherche en appui aux politiques publiques, le renforcement des capacités et la diffusion des innovations en matière d’adaptation. L’AFD travaille d’ores et déjà avec le gouvernement tunisien au travers d’une coopération renforcée en matière d’adaptation. Elle mettra en œuvre la Facilité Adapt’Action pour appuyer le gouvernement dans la formulation de projets structurants dans ce domaine.

Il est également crucial de repenser la façon dont ces projets sont conçus et gérés. Dans le secteur de l’eau, l’étude de la gestion de la nappe phréatique de Bsissi Oued Al Akarit a montré les bénéfices d’une gestion communautaire et participative pour l’exploitation durable de la ressource en eau. Les projets d’adaptation gagneraient à faire l’objet d’une gestion par les usagers eux-mêmes, ce principe étant d’ailleurs vrai pour tous les sujets de développement. A l’Agence française de développement, nous travaillons sur le concept de « communs » pour mieux comprendre comment préserver, développer et promouvoir des ressources communes, culturelles ou naturelles, telles que la ressource en eau, la terre ou encore la santé.

Mener à bien ces projets d’adaptation nécessitera par ailleurs des investissements financiers conséquents adossés à des politiques publiques volontaristes. Il faut, pour cela, mieux comprendre l’intégration entre climat et économie et mieux appréhender les risques financiers associés au changement climatique et à la transition énergétique. C’est ce que propose l’AFD à travers son modèle GEMMES qui permet de planifier les politiques monétaires, financières et salariales devant accompagner les investissements verts. Ce modèle peut être décliné par pays. Ainsi, une version pour l’économie brésilienne a été développée en concertation avec l’Institut brésilien de recherche appliquée à l’économie. D’autres versions sont actuellement à l’étude pour la Colombie et le Vietnam notamment.

Il s’agit d’accompagner nos partenaires dans la conception d’une trajectoire de développement durable réaliste d’un point de vue macro-économique. Il n’est plus temps d’opposer climat et prospérité mais bien de les concevoir ensemble, car la prospérité passera par la transition énergétique et l’adaptation de nos sociétés aux changements climatiques.

Bibliographie de Gaël Giraud :

JPEG

Gaël Giraud est Chef économiste et Directeur exécutif de la Direction Innovation, recherche et savoirs de l’Agence Française de Développement depuis janvier 2015.

Spécialisé dans les mesures alternatives du développement, la théorie de l’équilibre général, la théorie des jeux, les questions de financement et de l’énergie, M. Giraud est directeur de recherche au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et à l’Université de Paris Centre économique 1-Sorbonne (CES). Dans le cadre du programme de recherche du CODEV, il a dirigé plusieurs enquêtes (Nigeria, Indonésie, Inde ...) consacrées à la construction d’un indice mesurant la qualité du lien social, considéré comme un indicateur de la qualité du développement. Il est le coordinateur de l’équipe de recherche "Riskergy" sur la résilience de l’énergie et de la dette souveraine, ainsi que membre du comité scientifique du « Laboratoire d’excellence » consacré à la réglementation financière (LabEx Refi). Il a été membre du comité d’experts sur la transition énergétique auprès du gouvernement français. Il a fait partie de la Commission internationale Stern-Stiglitz sur la tarification carbone en 2017.

Il dirige la chaire « Energie et prospérité » soutenue par l’Ecole Normale Supérieure, l’Ecole polytechnique, l’ENSAE et l’Institut Louis Bachelier. Il est également membre de l’ONG européenne Finance Watch et la Fondation Nicolas Hulot.

Diplômé de l’Ecole Normale Supérieure de Paris, de l’ENSAE (Ecole Nationale de la Statistique et de l’administration Economique) et du CORE (Centre de recherche opérationnelle, Louvain-la-Neuve, Belgique), il a obtenu son doctorat au Laboratoire d’Econométrie de l’Ecole Polytechnique de Paris en 1998. En 2009, il a été nommé « meilleur jeune économiste français » par Le Monde / Le Cercle des économistes.

Dernière modification : 26/10/2017

Haut de page